Patrick Bogner

Résidence, Gdansk

Patrick BOGNER, of the series “Vanités industrielles”

Mis en place par la Ville de Strasbourg, le programme de résidences croisées permet chaque année à différents artistes d’enrichir leur parcours d’une expérience menée à l’étranger. Dans ce cadre Strasbourg accueillera en 2012 la polonaise Dorota Walentynowicz  ; le photographe strasbourgeois Patrick Bogner développera un projet artistique lors de plusieurs séjours à Gdansk. Les résidences sont pilotées par Apollonia à Strasbourg et par le Centre d’art contemporain « Laznia » à Gdansk.

GDANSK 2012
Patrick Bogner
Photographies

Manifestement, tu ne t’es pas aperçu que la vie
de cet univers n’est qu’un perpétuel circuit
de production et de destruction, de telle sorte
que chacune sert continuellement à l’autre
et à la conservation du monde qui se décomposerait
de la même façon si l’une ou l’autre des deux s’arrêtait.
C’est pourquoi l’existence d’une seule chose
exempte de souffrance lui porterait préjudice.
Giacomo Leopardi
Dialogo della natura e di un Islandese, 1824
Nous vivons dans l’oubli
De nos métamorphosesPaul Eluard

L’attrait pour les friches semble largement partagé aujourd’hui. Leur pouvoir de fascination réside dans la solitude de ces espaces que la main de l’homme n’a façonnés que pour une fonction limitée par l’évolution technologique ou économique.
C’est ainsi qu’elles nos enseignent à nous référer au passé et incitent à nous projeter dans les bouleversements à venir.

Mais préférons le terme de « ruine » afin de nous rattacher à une tradition née à l’époque de la renaissance et qui n’a cessé d’inspirer les artistes. En 1563 déjà, Brueghel nous livre une tour de Babel inachevée et déjà ruinée. L’homme veut se hisser au centre élevé de l’univers non pour rendre hommage à la divinité mais pour la détrôner.
Doit-on déjà y voir une Vanité ?

Dès lors, la littérature et la peinture nous les propose comme nostalgiques, poétiques ou visionnaires. Rappelons que jusqu’au XVIIIème « ruine » ne s’applique qu’aux palais et monuments somptueux. Elles témoignent de la grandeur des créations humaines du passé et pour Diderot de la vanité de toute entreprise. Il comprend grâce à Hubert Robert dont les allégories de l’histoire plongent le spectateur dans une mise en abyme qui dessine la roue de la vie et de la mort de toute civilisation, qu’érigées en lieux de recueillement, investies d’une sacralité profane, les ruines nourrissent une méditation sur le cours du monde et du temps. La richesse sémantique de cette thématique transforme la contemplation de l’espace en une douce mélancolie.
Piranèse aimera les ruines de Rome non comme un symbole de l’érudition ou un prétexte à des rêveries mais pour ressusciter un passé prestigieux. L’œuvre de Monsù Desiderio quant à elle repose sur la destruction biblique de villes imaginaires.
Le goût des ruines conduisit une époque entière à rêver face à elles au point de peupler les jardins de vestiges artificiels, les fameuses fabriques.

Plus tard le paysage romantique nous les propose comme des produits de la nature. Dans les tableaux de C. D. Friedrich l’homme en fut évincé, réduit à la simple présence d’un témoin silencieux. Par son aspect énigmatique, le paysage s’élève à une dimension symbolique. S’y accentue l’idée d’être en présence de lieux irréels, proche d’une vision intérieure. Nostalgique d’un Moyen-Age idéalisé, l’inquiétante sacralité du gothique y accentue une dramaturgie réglée sur le sentiment de l’infini et artificialise la nature.
Les tours des cathédrales y figurent les vestiges d’une histoire qui n’est plus. Apparaissent les « fragments » dans la peinture comme dans l’écrit, le « bruchstück » cher à Novalis, synthèse entre la poésie et la philosophie.

Les ruines nous disent bien plus que notre condition de mortels. Notre époque contemporaine n’y voit plus la destinée humaine se projetant dans la grandeur et la décadence des civilisations.
Si les ruines sont toujours les gardiennes du temps, il ne s’agit plus du temps concret de l’histoire dont elles sont le témoin, mais d’un temps absolu. Par leur présence elles résistent à l’amnésie que prône l’ère de la consommation, et du zapping. Je pense ici aux surfaces tourmentées d’Anselm Kiefer, aux affiches lacérées de Raymond Hains, aux déchets d’Arman ou encore aux rebuts utilisés par Jean Tinguely.

Ovide développait la même pensée qu’Euripide lorsqu’il énumère en une véritable litanie les villes dont il ne reste que les noms : Troie, Sparte, Mycène, Thèbes…
Si dans l’antiquité le motif de la ruine est associé à la thématique du châtiment divin, il est aujourd’hui prétexte au déploiement d’une poétisation de l’espace et reste indissociable d’une conception cyclique de la temporalité. Elles sont les indices de nos mutations et de la loi naturelle selon laquelle rien de ce qui atteint une apparente perfection ne peut s’y maintenir . Un empire s’effondre, un autre s’y substitue pour connaître le même naufrage.
« Quoiqu’elles ne nous montrent rien de la mort, c’est néanmoins cette communication dont elles nous entretiennent » nous dit Sophie Lacroix. Les ruines nous renvoient par conséquent aux Vanités qui nous mettent en garde contre un trop grand attachement aux biens de ce monde. Nul besoin aujourd’hui de crâne, de bougie à demi consumée, de sablier pour désigner le caractère éphémère de toute existence.

Nos friches sont le résultat de nos mutations économiques qui vouent à l’abandon une infinité de sites à travers l’Europe. Si de nombreuses associations s’attachent à préserver le souvenir des activités humaines, les vestiges de l’ère industrielle sont souvent méprisés par la classe politique qui semble y voir un témoignage de l’échec de nos sociétés. Le temps s’accélérant, la vision à court terme prédomine et les ruines ne témoignent plus du passé mais du présent. La fonction ayant été prioritaire dans le projet de construction, sans elle l’édifice ne suscite plus que dédain et déconsidération.
La ruine, objet de savoir au XVème siècle, objet de honte aujourd’hui ?
Ce sont pourtant nos temples, elles incarnent notre mémoire collective et ont partie liée avec le sentiment du destin.
Si les monuments anciens nous parlent du passé, les friches nous interrogent sur notre devenir.

Rares sont celles que l’on restaure pour les livrer à la commercialisation touristique. L’on arase hâtivement les autres pour leur valeur foncière et les démolitions se succèdent souvent sans discernement.

Quelle ville mieux que Gdansk pourrait-elle incarner les profondes mutations de notre vieille Europe à la fin du XXème siècle ?
Les évènements qui s’y déroulèrent dans les années 80 ont activement participé aux profonds bouleversements de l’ordre de tout un continent . Ce paysage de la baltique revit aujourd’hui en partie grâce à la construction de catamarans de luxe et par un ambitieux projet d’éoliennes. Gigantesques par leur étendue, les chantiers navals constituent néanmoins, pour quelques temps encore, un magnifique laboratoire pour le photographe que je suis. M’inscrivant modestement dans une tradition séculaire, ma démarche trouve ici, dans la vacuité de l’espace, l’absence et le silence, dans ces éléments favorables à une lente érosion, les conditions idéales à ma démarche.
S’y rencontrent l’œuvre de l’homme et celui tu temps comprimé et suspendu.
Mon travail actuel s’inscrit en effet dans la tradition de cette fascination pour les ruines et se concentre sur la dimension métaphorique de celles-ci : La fatalité en germe.
Si la réalité du devenir temporel peut s’y percevoir douloureuse, elle n’en exclut pas moins la beauté. Léonard de Vinci ne conseillait-il pas déjà aux artistes en herbe de longuement scruter les moisissures ?

Gdansk sera ma Rome.

Il y sera question d’évoquer l’impermanence des activités humaines à travers des éléments d’architecture. Je ne saurai définir le Temps, n’étant ni physicien ni philosophe, mais je nourris l’intuition que si nous passons, ainsi que les évènements, le Temps quant à lui reste immuable et insensible à nos tourments. Ne serait-il pas une illusion due au caractère irréversible de notre mémoire ? Il s’habille néanmoins d’attributs qui s’offrent à mon regard de photographe et, sensible à ses stigmates, j’en collectionne les traces provisoires et éphémères.

Patrick Bogner 01/11/2011