L’art de l’irrévérence

Exposition

6 février 2012 – 13 mars 2012

Espace Apollonia

CHARLIER-web
Jacques CHARLIER “Each Night Belgian Art Changes Your Life”, 2002

L’Art de l’Irrévérence est un véritable coup de projecteur sur une vingtaine d’artistes liégeois incontournables, réputés pour leurs spectaculaires provocations, qui ont éclos ces trente dernières années.

Dans une joyeuse mêlée intergénérationnelle, présentation d’installations, de vidéos, de photographies, de peintures et sculptures de :

Antaki – Roland Breucker – Dominique Castronovo et Bernard Secondini – Jacques Charlier – Ronald Dagonnier – Messieurs Delmotte – Eric Duyckaerts – Laurent Impeduglia – Pierre Kroll – Sophie Langohr – Jacques Lizène – Capitaine Lonchamps – Thomas Mazzarella – Werner Moron – Benjamin Monti – Johan Muyle – Jacques Louis Nyst – Phil – Pol Piérart – André Stas – Marie Zolamian.

Commissaires : Marie-Hélène Joiret, directrice du Centre wallon d’art contemporain La Châtaigneraie à Flémalle, et Alain Delaunois, journaliste et critique d’art.

Exposition réalisée par le Centre wallon d’art contemporain La Châtaigneraie à Flémalle (Liège) et collaboration avec apollonia, échanges artistiques européens à Strasbourg. Avec le soutien de la Province de Liège.

Une publication, à la forme d’abécédaire, permettra d’approfondir la réflexion sur la place de l’irrévérence dans la création contemporaine (chez Yellow Now).

Presse : France3 /Culturebox

Reflets DNA 11/02/2012


KROLL-web
Pierre KROLL

De l’irrévérence…

Volontiers frondeurs et insolents, les habitants du Pays de Liège – autrefois territoire principautaire disposant d’une autonomie politique, aujourd’hui province intégrée à la Wallonie et à Bruxelles – cultivent de longue date une forme d’humeur rosse. Elle s’apparente tantôt à l’humour noir ou macabre, tantôt à l’humour vache, étant entendu que l’humour est souvent, comme on sait, la politesse du désespoir. A Liège et dans ses marches – et dans ses marges aussi -, les traits d’esprit sont parfois caustiques, comme la soude, et font des trous. A Liège, la plus latine des cités du Nord, l’autodérision est spontanée, et mousse comme une brève de comptoir. Cette autodérision a toujours servi d’antidote naturel à la mégalomanie des puissants comme à la morosité des périodes de déclin économique. L’irrévérence a souvent été du dernier radeau où l’on cause, lorsque les artistes liégeois, au gré des circonstances historiques, furent mis au défi de ne plus être principautaires, sans pour autant devenir provinciaux.

Irrévérence, insolence, impertinence, dérision… Des nuances entre les mots et les attitudes, certes, mais un même état d’esprit, qui s’illustre – sans exclusive, mais sans souci d’exhaustivité non plus – dans cette exposition, proposant un regard décalé sur le monde et ceux qui le gouvernent, sur les humains nos semblables, sur les grandes et petites représentations de la vie. Il serait faux de considérer cet état d’esprit comme une forme d’expression univoque, aux contours bien définis, au cadre délimité par le bon ou le mauvais goût, la fine ironie ou la grossièreté, le propos farfelu ou le délire agressif. Ce serait ne percevoir qu’une partie du propos, si on ne devait le tenir que pour la nécessaire soupape de secours ou une échappatoire commode aux situations trop tendues traversant une société. Diderot le disait déjà, l’éclat de rire n’est pas qu’un simple soulagement sonore. Il est l’instrument d’un bousculement de l’ordre établi, réveille les désirs de rupture à l’égard des puissants, et il convient de rappeler que sa pratique relève du désordre social, larvé ou assumé. Mais une pratique qui elle-même se trouve dévaluée, privée de ce sens premier, lorsqu’elle est aux mains du divertissement télévisuel ou du discours publicitaire.

Dominique Païni, commissaire de l’exposition A.B.C. présentée récemment au Fresnoy, et fin connaisseur de la création artistique contemporaine en terre liégeoise, rappelait à juste titre que cette Belgique toujours au bord de l’implosion, bénéficiait d’une incroyable vitalité artistique, « s’adossant à une tradition d’impertinence et de provocations ». Réunies sous la bannière de l’irrévérence, les formes de cette impertinence dans cette exposition sont donc multiples. Elles rassemblent tout autant l’art d’attitude, la performance et ses déclinaisons vidéos (Jacques Lizène, Eric Duyckaerts, Messieurs Delmotte), le dessin de presse incendiaire ou corrosif (Pierre Kroll, Phil), la peinture née du « street art », des « comics », de la BD alternative (Laurent Impeduglia, Benjamin Monti, Thomas Mazarella), les installations aux propos dérangeants associant technologies et matériaux recyclés (Johan Muyle, Ronald Dagonnier), le jeu de mots plastique et le trait d’esprit visuel (Jacques Charlier, Roland Breucker, André Stas, Pol Pierart), la relecture poétique, boulimique ou désinvolte de notre imagerie quotidienne (Jacques-Louis Nyst, Dominique Castronovo & Bernard Secondini, Sophie Langhor) ou encore l’expression de singularités particulières (Capitaine Lonchamps, Werner Moron, Marie Zolamian).

Dans une joyeuse cavalerie intergénérationnelle, qui mélange les méthodes, les disciplines, et les arts dits majeurs ou mineurs, on trouvera donc réunis au sein de l’exposition des figures artistiques reconnues et d’autres qui ne le sont pas (encore) assez, des (p)artisans de la ligne brisée et du ricochet, des artificiers redoutables et d’angéliques tirailleurs – Liège, ville d’armes, de Curtius à la Fabrique Nationale -, toujours prêts à livrer bataille pour se rapprocher ainsi des mots de La Boétie : « Soyez résolus de ne plus servir, et vous voilà libres ».

Un ouvrage abondamment illustré, sous la forme d’un abécédaire, constitue l’indispensable complément de l’exposition. On retrouvera dans cet opuscule mis en forme par Yellow Now la vingtaine d’artistes exposés. Mais on y croisera aussi, sous la plume des meilleurs exégètes, d’autres figures-clefs, de la littérature, de la création vidéo, et du cinéma au Pays de Liège. Et on pourra y lire encore quelques propos distanciés et autres considérations sur la persistance inexpliquée de l’irrévérence dans les mœurs locales.

Alain Delaunois